L'embouchure de Tshenuamiu-shipu

Segment 2

Cette nuit-là, la famille Pun campa à l'embouchure de la Tshenuamiu-shipu. On voyait partout des copeaux de bois et d'anciens poteaux de tente, car de nombreuses familles innues avaient campé à cet endroit les années précédentes, en route vers l'intérieur des terres ou sur le chemin du retour. Parfois, des familles passaient tout l'été là, préférant rester à l'écart de l'activité fébrile du poste de traite et de la mission.

Shanut dormait comme un bébé sur son lit tout neuf fait de rameaux de sapin. Elle avait accumulé beaucoup d'heures d'oisiveté pendant toutes ces semaines passées au poste de traite et elle n'était pas tout à fait en forme pour pagayer. «  Nikatshitishun! (J'ai les muscles endoloris) », avait-elle murmuré à sa sœur, alors qu'elles se racontaient leurs romances secrètes de l'été.

Le matin, toute la famille rendit visite aux tombes de deux Anciens. Mishen et Aniet dirent une prière pour les personnes décédées, et tout le monde chanta un hymne. Ensuite, ils firent leurs bagages, démontèrent les tentes et chargèrent de nouveau les canots. Alors qu'ils se dirigeaient vers la plage, Pien, le père de Shanut, dit à sa fille : « Apikushish, tu es assez vieille maintenant pour être kanishtamitakutshet (rameur de proue). Je voudrais que tu aides tes grands-parents dans leur canot. »

La plupart du trajet à contre-courant demanda beaucoup de travail. Pien et les autres hommes, ainsi que les garçons les plus âgés, poussaient les canots avec l’aide de perches le long du rivage dans les zones de les plus difficiles. Les femmes et les enfants devaient marcher sur le rivage. Cette marche n'était pas toujours facile, à cause du sable mou et des pierres, et les dernières mouches noires s'agitaient autour de leur visage dans le soleil de l'après-midi.

Bébé Matiu trottait derrière, tenant d'une main le bras de sa mère et serrant son innikueu (poupée) de l'autre . Grand-mère Kanikuen avait fabriqué cette poupée pour lui pendant l'été, et celle-ci avait une vague odeur du tabac de sa pipe . Rien ne pouvait séparer Matiu de son innikueu , son bien le plus précieux, surtout à cause du souvenir de sa grand-mère. Celle-ci passait l'année avec son fils aîné à Mishikamau, dans une autre région du territoire.

Au troisième jour de la remontée de la rivière, un malheur survint dans un long passage de rapides de la Tshenuamiu-shipu appelé Kapitatshuass*. Il faisait plus frais et il y avait partout une forte bruine. Les pierres le long du rivage étaient particulièrement glissantes. Tout d'un coup, le pied de Shanut se déroba sous elle, et en un rien de temps elle tomba dans les rapides bouillonnants. «  Uitshiku , uitshiku (à l'aide, à l'aide) », criait-elle, car elle ne savait pas nager. Sur plus de cent mètres, elle fut emportée par le courant, sa tête tantôt hors de l'eau tantôt sous l'eau, et son corps précipité contre les rochers. Heureusement, elle aboutit dans un derrière un rocher le long du rivage, où elle put enfin reprendre son souffle.

Entre-temps, son frère Shinipesht, qui avait vu l'accident se produire, avait bondi hors de son canot pour courir vers elle sur le rivage. « Apikushish, criait-il, accroche-toi, ne panique pas, j'arrive! » En quelques secondes, Shinipesht était parvenu au remous, avait tiré Shanut hors de l'eau en faisant appel à toutes ses forces.

Au bout de quelques heures devant un bon feu, après avoir mangé de la bannique et de la truite fumée, et bu quelques tasses de thé chaud, Shanut était tout à fait remise. Et tout le monde reprit la route vers l'.

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