Le poste de traite

Segment 3

Certains ruisseaux commençaient à réapparaître à travers la glace au début du mois de mai. Tout le monde portait des (lunettes de montagne) pour se protéger les yeux du soleil printanier réfléchi par la surface de la neige. Le père de Shimiu, Kanikuen, conduisit le groupe à travers le raccourci d'Ashuapun-shipu* à Kautatikumit-shipu* , où tout le monde s'arrêta pour prendre du thé chaud et de l'innu-pakueshikan (bannique, sorte de pain cuit sur le poêle).

Peu après, ils atteignirent le poste de traite d' . Le groupe installa ses tshinashkueutshuap (tipis) sur un terrain plat et dénudé, près du poste de traite. (Richard White) et Emish vivaient à cet endroit la plus grande partie de l'année. Ils y commerçaient avec les Innus, faisaient tourner une petite scierie et vivaient de la terre comme les Innus.

Presque aussitôt, Mishti Uait vint au camp leur souhaiter la bienvenue. « Bonjour à nouveau, mes amis, dit-il. Il y a longtemps que je ne vous ai pas vus. J'espère que vous avez été en bonne santé pendant l'hiver. Je sais qu'il a été dur cette année. Très froid en janvier, puis beaucoup de neige en mars. Vous avez l'air en pleine forme, vous avez donc dû faire une bonne chasse au caribou. » Sur ces paroles, il prit une grande stemau kapitauakant (blague à tabac) et distribua du tshishtemau (tabac) aux hommes et aux femmes, en commençant par grand-papa et grand-maman. « Venez me voir lorsque vous serez prêts, dit-il en terminant. Nous ferons très bientôt des affaires. »

Atika et les autres hommes passèrent plusieurs heures à transiger avec Mishti Uait. Ils débattirent du montant que les Kakeshau leur donneraient pour leurs fourrures de renard et leurs peaux de caribou, et sur ce qu'ils lui devaient pour le thé, la farine et les munitions qu'ils avaient achetés l'été précédent.

Le dimanche était un jour de repos. Mishti Uait leur rendit encore visite, cette fois pour voir grand-maman Anitshishkueu. Mishti Uait parlait un innu-aimun très approximatif, un peu comme un jeune enfant. Mais au moins, on arrivait à comprendre ce qu'il voulait dire. «  Nituss (ma tante), dit-il, je sais que vous êtes la meilleure dans le Nord du Labrador pour fabriquer des innussin (mocassins). Est-ce que vous en feriez pour moi? Regardez, j'ai apporté des perles de couleurs vives que vous pourriez utiliser. Je vous paierai le même montant que l'an dernier. »

Anitshishkueu avait fabriqué beaucoup de choses pour Mishti Uait, qu'il semblait vouloir envoyer à quelqu'un au loin. L'an dernier, elle avait fabriqué un pishakanakup (manteau en peau de caribou) et l'avait peint de beaux motifs à doubles courbes. Mishti Uait fournissait souvent la peinture, mais elle avait toujours sa propre provision de qu'elle transportait dans un petit contenant en os. Personne n'avait porté un tel manteau peint depuis des années, en tout cas, pas depuis le décès de , avant la naissance de Shimiu. Par contre, la plupart des Innus portent toujours des vestes de caribou en hiver.

« Qu'est-ce que tu as là, mon garçon? », demanda Mishti Uait à Shimiu. Shimiu répondit : « C'est un tapaikan. C'est un jeu. Regardez, voici comment ça fonctionne. ». Mishti Uait regardait, médusé : « Les rameaux vont sécher et il ne restera que le bois. » « Je le sais bien, lui dit Shimiu. Je vous l'échange contre un paquet de gomme. » « Marché conclu! », répondit Mishti Uait qui le prit et l'accrocha à son comptoir au poste de traite. Les rameaux séchèrent effectivement, et les aiguilles tombèrent. Il ne resta plus que le bois.

Plus tard, Shimiu riait de bon cœur chaque fois qu'il pensait au « petit bois » qu'il avait échangé à Mishti Uait contre un paquet de gomme.

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